Fictions
    Jacques Perconte
     technart.net

Austin, Texas, novembre .04

L'histoire d'Artémisia Gentileschi, tueuse professionnelle prisonnière des méandres de son hystérie, des images, de la culture... Elle n'a qu'un seul moyen pour s'en sortir : trouver une voie à travers tout ce que lui offre la réalité (ici la fiction). Artémisia a assisté à quelques uns des bouleversements qui ont fait l'histoire des 35 dernières années (pronunciamiento). Elle a vu ce qui se passait en Amérique du Sud, en Afrique centrale, en Europe centrale et du nord· Artémisia a vu ce que les hommes sont et a décidé qu'elle ne serait plus comme eux, plus jamais.
    C'est l'histoire d'une quête initiatique.
    L'histoire d'Artémisia Gentileschi (portrait d'une passion)
    http://chi.ocsha.com
    Lecture /performance 40' [1]

L'histoire d'une fonction algorithmique qui cherche et remplace par Îi love you' toutes les occurrences d'une séquence hexadécimale précisément déterminée dans le code d'images à chaque requête. Ces images s'affichent toutes les secondes par séries de neuf. Elles sont neuf cent quatre-vingt dix neuf. Elles sont extraites d'un film fait de fragments de corps en mouvement. C'est Isabelle que j'ai filmée.
C'est une histoire d'amour.
    I love you
    http://iloveyou.38degres.net
    Lecture / 5'

Paris, Janvier .05

Je me suis lancé en 1996-1997 à la recherche d'une dimension plastique de la représentation dans laquelle pourrait se déployer une temporalité liée à la réalité physique de l'image même. Il fallait que dans ce que dans mon travail les photogrammes, les vidéogrammes expriment un rapport réel entre leur support et leur sujet. Il fallait que le seul équilibre se concrétise dans l'idée exposée par cette relation.

Cette démarche a engagé ma pratique dans deux voies parallèles qui n'ont cessé de s'emmêler au fil de mes travaux. Une première où j'expérimentais les processus numériques de fabrication et de déconstruction de l'image. Et une seconde où je jouais de collages et d'écritures pour fabriquer des histoires plus ou moins encrées dans la fiction, le concept voire même dans l'abstraction.

Depuis, de nombreuses tentatives se sont suivies. Ces recherches n'ont été fondamentales que quelques temps et les approches théoriques ont laissé de plus en plus de place à une expression plus empirique, plus sensible. Mais d'une certaine façon ces perspectives initiales ont profondément marqué cette nécessité de trouver impérativement un équilibre entre le fond et la forme.

Aujourd'hui mon approche artistique se concentre l autour de deux flux. D'un côté un travail sur l'image fixe et lÎimage en mouvement [2] où les principaux sujets sont : le corps, les paysages, leurs couleurs et leurs textures. De ces productions on peut citer quelques films : snsz [3], uaoen [4], isz [5], que l'ont pourrait décrire comme des peintures en mouvement [6], des travaux photographiques [7]: square [8], 38degrés [9] , et une pièce spécifique au support internet : I love you [10] que je présenterais plus loin.

Et d'un autre côté, se développent l'écriture de fictions comme Claire [11], un projet de film dont le montage sera en partie génératif, ou comme Chi Ocsha [12] , une fiction protéiforme dont je vais présenter ici un des chapitres.

L'histoire d'Artémisia Gentileschi (portrait d'une passion)
    http://chi.ocsha.com
    2004

C'est l'histoire d'Artémisia G. Ce personnage est à l'image de nombreux héros de romans ou de films. La chronologie exacte de sa vie reste très obscure. Ceux qui ont enquêté pensent qu'elle a amassé beaucoup d'argent en devenant un tueur professionnel puis une mercenaire en profitant des déséquilibres politiques· Ce passé s'effaçant peu à peu face à ses envies de changer, elle se remet en question et part en quête de ses origines. Ne trouvant pas de réponse dans la réalité elle se tourne vers une pensée mystique·

ÎDécouvrir Artémisia ne peut se faire que dans cette atmosphère chaotique qui la définit si bien. Dans sa vie tout se mêle et se mélange. Sans cesse ses pensées se confondent à la réalité et à l'imaginaire que lui imposent les espaces qu'elle croise.'Pierre Vélin, Artémisia G., 2003

Et cette femme hors du commun va découvrir et traduire les fondements d'un nouveau culte, celui dont elle sera la seule prophète et l'unique élue.

ÎJ'ai l'impression qu'on me regarde tout le temps, alors je joue le jeu.'

Artémisia Gentileschi, Paris, novembre 2001

Imaginons un personnage qui se construirait de ce qu'il perçoit de la réalité dans laquelle il évolue. Imaginez cette fille qui fait sienne chacune des histoires qui l'intrigue ou la passionne et où elle croit se reconnaître. Imaginez cette femme si secrète qui a tant voyagé.

ÎArtémisia Gentileschi transforme tout ce qu'elle voit. Il m'arrive d'imaginer qu'elle n'est qu'un personnage de cinéma (de roman ?), elle a peut-être emprunté son nom (Artémisia Maddu Ocsha ?). Il y a beaucoup de choses que je ne peux pas vous dire : soit parce que je ne les ai pas encore réellement saisies soit parce que j'ignore si elles sont vraies.

Comment comprendre ce qu'elle nous raconte ? Elle se présente à travers des textes qui retracent plusieurs moments de son existence : la recherche de ses parents, les époques troubles et initiatiques durant lesquelles elle voyageait sans cesse à la recherche des traces d'une vie passée ou de quelque chose en quoi elle pourrait croire. Artémisia nous parle aussi d'images qui ont fait d'elle ce qu'elle est. Cet assemblage de formes et de textes peut paraître désordonné mais c'est la seule façon de la connaître, c'est ce qui la définit le mieux : il se passe tellement de choses simultanément qu'il est difficile d'en sortir un trame unique. C'est encore pire dans le code.

Artémisia écrit plusieurs livres en même temps. Il n'y en a aucun qui soit abouti à ce jour. Le premier est un roman autobiographique qui sera très certainement un best seller. Le second, sa quête, basée sur des traductions de livres anciens (le Îlivre de chi', XIe sc. et Îp?a?µat??? a?µa', IIIe sc., entre autres). Ce livre dont vous trouverez ici des citations reste un mystère. J'avoue qu'il est assez difficile de le comprendre, il ressemble à beaucoup de livres ésotériques que j'ai lu mais rien n'y est vraiment identifiable. Ce livre, raconte le voyage mystique d'une femme qui, elle aussi s'appelle Artémisia et qui devra renoncer à tout ce qu'elle a cru pour accéder à une nouvelle identité que seule sa foi lui permettra de découvrir. Artémisia est une prophète qui servira une passion à travers le sacrifice·''

Piero Miccinari, écrivain.

Cette pièce est un site internet dont les pages sont composées de collages de textes et d'images qui ont été récoltés pendant des années au fil de lectures, de consultations et de recherches bibliographiques, vidéographiques, filmographiques· à travers des champs aussi différents que la fiction, les sciences ésotériques, la physique, l'histoire, les arts ou la religion.

L'envers de l'image issue de ce collage, c'est-à-dire le code qui fabrique la page internet vue, est truffé de commentaires invisibles à la lecture [13]. Quelques dysfonctionnements discrets peuvent emmener le spectateur à découvrir ces notes.

Je pense souvent au travail de jodi  : %Location [14]. Cette pièce est composée d'une page web html. A l'intérieur du code source, le corps de la page n'est pas une description codée du contenu mais une suite de dessins faits de caractères. L'interprétation de cette page à travers le navigateur ne rend pas les dessins présents dans le code source.

Dans ce portrait d'Artémisia G, le lien entre le code, ses commentaires et l'affichage de la page relève d'un lien moins causal dans la forme mais plutôt dans le fond. Comme si, les commentaires insérés pouvaient altérer la perception des images ou des textes si jamais on en prenait connaissance. Ces commentaires augmentent la fiction, ils viennent ajouter des niveaux de lectures, couvrent les références mais surtout, ils signalent des liens vers des documents qui ne sont pas accessibles autrement [15].

Ce travail continue d'évoluer. A chaque nouvelle occasion, que ce soit une lecture, un voyage, une nouvelle page vient s'insérer dans le portrait. A l'occasion de ce passage par Austin, c'est à la bibliothèque du Harry Ransom Humanities Research Center [16], à la recherche de vieilles illustrations que je suis tombé parmi les incunables sur un manuscrit annoté des Métamorphoses d'Ovide. J'ai imaginé Artémisia lire cette phrase : Î Osa, ella e newelo forma sie pole ti ille nieto sciencope ' [17]: Je parlerais de corps changés en formes nouvelles. Bien sûr elle la lirait au premier degré, oubliant de quoi parle le livre et transformant ainsi instantanément le texte d'Ovide en une parabole unique servant sa quête. Artémisia est donc passée par Austin et son histoire s'y est inscrite [18].

I love you
   http://iloveyou.38degres.net
    2004

ÎTrente huit degrés', Isabelle. Une série où chaque image de son corps devient la pièce maîtresse d'une collection parce qu'il est impossible de choisir parmi les millions de paysages qu'elle m'expose à chaque fois que je la regarde. Chaque jour m'offre quelque chose de nouveau à voir et par réflexe de peintre, de photographe ou de vidéaste, je fais des images· Ce que j'essaye de faire dans ce livre, c'est de reconstruire une collection de ces impressions et de ces moments qui ne me quittent pas. Et chaque fois que je recommence à les photographier, je cherche l'absolu. Je le vois, je le sens, mais il m'est bien sur impossible de l'écrire où que ce soit. Les techniques que j'emploie me permettent peut-être d'inscrire dans mes photographies cet infini et de représenter quelque part cette force si chaude·

I love you est le second projet réalisé dans la série 38degrés. C'est une collection de 999 photogrammes extraits d'une vidéo qui en comptait 1000. Ce film était une étude qui mettait en scène le corps d'Isabelle. De cet essai il ne reste qu'une série d'images en ligne.

ã4. Vouloir écrire l'amour, c'est affronter le gâchis du langage : cette région d'affolement où le langage est à la fois trop et trop peu, excessif [·] et pauvre [·]ä
     Roland Barthes, fragments d'un discours amoureux.

Alors à chaque fois qu'une image doit être vue, son code est ouvert et modifié : une application calcule un nombre variable très précis en prenant en compte certains paramètres du serveur et de la connexion du spectateur. Il est recalculé à chaque fois qu'une nouvelle image doit s'afficher.

Une fois ce nombre déterminé, l'application cherche dans le code de l'image si cette variable est présente. Si elle est trouvée elle est remplacée par l'expression Îi love you' : l'architecture du code est déformée. Le navigateur sollicité pour la consultation interprète le fichier et essaie d'afficher l'image. Mais les transformations de la source peuvent la modifier en entraînant l'apparition d'artefacts tels que la pixellisation, la déformation, l'addition de nouvelles couleurs, la réinterprétation partielle ou totale de l'image, la disparition du sujet voire même l'impossibilité absolue au navigateur d'afficher l'image.

Cette méthode absurde d'écriture littérale de l'amour dans l'image, directement dans le code donne à voir chaque fois une nouvelle collection d'images plus ou moins empreintes d'amour. Plus il est présent moins les images sont visibles.

Fictions

Idée de génie, allégorie, imposture, songe d'une nuit, rêve d'une vie, fantasme, immatérialité, dessein, merveilleux, abstraction, mirage, conscience, hantise, menterie, forme, altération de la vérité, intangibilité, évanescence, corps astral, hypothèse, spiritualité, double éthéré, ombres, ectoplasme, émanation, imagination, concept, ange, idée, utopie visionnaire, simulacre, daîmon, fantaisie, désincarnation, intellectualisme, spiritisme, à la recherche de l'essence, jeu.

[1] La lecture est disponible sur http://readme.ocsha.com

[2] Cinéma, vidéo, photographie, musique.

[3] snsz , 2002, dv , 30' , http://www.noeze.com/-/2002%20snsz/

[4] uaoen , 2003, dv , 30' , musique heller, http://www.noeze.com/-/2003%20uaoen/

[5] isz , 2003, dv, 17' , http://www.noeze.com/-/2003%20isz/

[6] Se reporter à la conférence de Marie Canet  : Îla dimension expérimentale dans le cinéma de Jacques Perconte', Metz, 2004, http://txt.technart.fr/20041129.html

[7] Se reporter au texte introductif du projet 38degrés.

[8] square , photographie numérique, 2004-2005, http://square.38degres.net/

[9] 38 degrés , photographie, livre relié couleur, ~120 pages, éditions le bleu du ciel, Bordeaux, 2005, http://www.38degres.net

[10] I love you , netart, 2004, http://iloveyou.38degres.net/

[11] Claire M , Film, 2002-2006, http://www.clairem.net

[12] Chi Ocsha, fiction, 1999-2005 , http://www.ocsha.com/

[13] L'affichage de ce code est accessible par l'activation de la commande dédiée du logiciel utilisé dans le menu contextuel de la navigation (Îafficher la source' ou bien Îafficher le code').

[14] %Location , jodi , 1996, http://wwwwwwwww.jodi.org/

[15] Les moteurs de recherche ne prennent pas en compte les commentaires dans le code.

[16] The Harry Ransom Humanities Research Center , 21st and Guadalupe, Austin , Texas , http://www.hrc.utexas.edu/

[17] Ovide, Métamorphoses I,1. HRC, manuscript

[18] http://chi.ocsha.com/00000A-.php

France-University of Texas Institute for Interdisciplinary Studies
INTERNET CULTURE & SOCIETY : FRENCH & AMERICAN PERSPECTIVES (Fall 2004)
© Jacques Perconte| fictions | 30 January, 2005 6:25 PM
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